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Nous regardons le détail d’une loge d’artiste où une femme seule, vue en plan moyen et de trois-quarts dos, semble occupée avec un costume de scène encombrant, fait de tulle jaune. 

Le format vertical et le cadrage serré ne livrent que peu d’éléments à observer. Dans le fond de la pièce, à gauche, on aperçoit le coin d’une table recouverte d’une nappe blanche aux fins liserés roses transversaux. Elle est dressée d’une assiette et d’un verre contenant un liquide jaunâtre. Au-dessus, suspendu au mur mais coupé par le cadrage, un tableau encadré laisse deviner le portrait d’un homme élégant et âgé, en costume noir. Le mur à l’arrière-plan est peint dans des tons bleu-vert et turquoise. Les hachures visibles laissent supposer la présence d’un motif imprécis.  

Le reste du tableau est dominé par la figure principale de la femme s’apprêtant. Assise au premier plan sur un sofa rouge, elle est légèrement de dos, tournée vers la gauche.  Son dos présente une torsion bien visible. En effet, ses épaules et ses bras entièrement dénudés permettent d’observer ses omoplates et la cambrure de son dos. Sa tête inclinée vers le bas est cachée en partie par l’épaule gauche. Les yeux baissés, elle semble concentrée sur une tache qu’elle réalise devant elle. Ses bras musclés sont fléchis au niveau de son buste et sa main gauche semble occupée à déboutonner une pièce de son costume. Ce dernier est l’élément le plus spectaculaire de l’œuvre.  

La femme porte un bustier noir aux reflets violacés qui enserre sa taille et se poursuit par une jupe assez ample. Par-dessus, une immense collerette de tulle jaune l’enveloppe dans une diagonale affriolante partant de l’épaule droite et retombant largement sur son dos jusqu’à la hanche gauche. Bouffante et plissée, elle irradie de son jaune saturé et contraste intensément avec la couleur sobre du costume noir. La tenue est complétée d’une coiffure singulière. Les cheveux poudrés de blanc sont relevés en chignon sur le haut du crâne. Une partie de la chevelure est nouée par un ruban jaune canari formant une aigrette pointant vers le haut qui déséquilibre le port de tête. 

Malgré le jaune éclatant du costume de scène, on assiste bien à une scène privée et intime que seul le peintre a pu observer dans une loge d’artiste de music-hall. En bas à droite, le tableau est signé « Lautrec 95 ». 

Henri de Toulouse-Lautrec est l’une des figures du Paris artistique de la fin du XIXe siècle. Né à Albi en 1864 dans une famille noble, il obtient de continuer ses études à Paris chez des peintres qui le forment à un style plutôt éclectique. Il développe son style dans une veine impressionniste qui se poursuit par une recherche de stylisation qui fait de lui l’un des représentants du courant post-impressionniste. Ce style synthétique est adapté à la réalisation d’affiches publicitaires et Lautrec en devient rapidement l’un des illustrateurs marquants pour plusieurs firmes et magazines.  

Habitant de Montmartre, c’est dans ce quartier qu’il trouve l’inspiration. Représentant de la bohème parisienne, il est un habitué des cabarets et des maisons closes. Dans ses affiches, ses peintures et ses dessins, il représente les femmes qui y travaillent. Prostituées ou artistes deviennent ainsi les sujets de peintures intimistes pleines d’humanité. La danseuse Jane Avril, la chanteuse Yves Guibert ou Louise Weber dite La Goulue, habitent constamment ses toiles.   

Parmi les lieux privilégiés par Lautrec, se trouvent le Moulin-Rouge et le Nouveau Cirque. Il y croise  la clownesse Cha-U-Kao.  

La vie de cette danseuse et contorsionniste des cabarets de Montmartre est singulière. Son véritable nom reste un mystère mais elle est prénommée Juliette dans un texte de 1929. Son nom de scène évoque l’Extrême Orient et satisfait à la mode japoniste de l’époque. Mais c’est aussi une façon détournée de parler du chahut, danse acrobatique dérivée du cancan et d’évoquer le chaos que  l’entrée en scène de la danseuse déclenche dans la salle. Artiste associée précocement au Moulin Rouge, elle est l’élève de Marie Blanchard, connue sous le nom de Nini Pattes-en-l’air, et réalise des numéros particulièrement acrobatiques qui sont immortalisés par le photographe Maurice Guibert.  Sa souplesse disparaissant avec l’âge, elle se reconvertie en clown et passe au Nouveau Cirque. Son costume noir et jaune lui aurait été suggéré par Lautrec qui s’intéresse depuis longtemps à elle. Cet accoutrement devient son signe distinctif et permet facilement de l’identifier dans les nombreuses représentations que le peintre fait d’elle. Ouvertement lesbienne, Lautrec la représente couramment dansant avec des femmes ou au bras de ses partenaires. Sa gloire s’étiole au tournant du siècle. 

Dans notre peinture, Cha U Kao est représentée seule, dans sa loge. Concentrée sur son activité : attacher ou détacher la grande collerette jaune de clown de son vêtement, elle est indifférente au regard du spectateur qu’elle ne semble pas percevoir.  

L’oeuvre est une huile sur carton. Le support choisi traduit une destination privée qui est soulignée par le cadrage et le point de vue sur le sujet. En effet, la scène est perçue de manière très rapprochée et le personnage est vu de dos. Il n’est pas question de montrer l’artiste en représentation mais bien de saisir ici une scène banale et quotidienne. Lautrec travaille les matières de façon nerveuse. Les coups de pinceaux sur le mur, la sensation de douceur du sofa rouge, les transparences du tulle jaune sont aussi des éléments qui créent une sensation d’intimité et de proximité. Le portrait d’homme en haut à gauche de l’image pourrait bien être un reflet dans un miroir, et l’image fugace du spectateur invité dans les coulisses du spectacle. 

Quoiqu’il en soit, grâce au regard bienveillant de Toulouse-Lautrec et à sa fascination pour cette figure hors normes, Cha-U-Kao accède à une forme d’éternité, passant du statut de vedette éphémère à celui d’icône de l’histoire de l’art. 

L’oeuvre étudiée est une huile sur carton de Henri de Toulouse-Lautrec intitulée La Clownesse Cha-U-Kao. Réalisée en 1895, elle mesure 58 x 43 cm et est conservée au Orsay à Paris. 

Ce podcast a été produit par les Têtes renversantes en juillet 2026 

Texte : Diane Gouard et Julie Legrand 

Voix Diane Gouard 

Musique : A Little Christmas Music de Lena Orsa 

Merci de nous avoir écouté et à bientôt.