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Il s’agit d’une peinture abstraite combinant deux formes géométriques sur un format vertical : un triangle et disque sont imbriqués.  En bas de la toile, une grande pyramide est vue de face. Au-dessus, un immense disque solaire doré et auréolé sort du cadre du tableau. La composition de l’œuvre, parfaitement symétrique, évoque une trajectoire ascendante, comme une pyramide de couleurs s’élevant du sol vers le ciel. 

La peinture présente un fond noir, mat et uniforme, qui ne donne aucun effet de profondeur. Cependant, le triangle et le disque se superposent sur une petite surface. Le disque apparaît derrière le sommet de la pyramide. Donc, la structure générale du tableau semble se lire de bas en haut.  

La forme pyramidale occupe le plus d’espace dans l’image. Il s’agit d’un triangle équilatéral qui s’élève depuis le bas du tableau. Il repose sur un grand rectangle marron lui servant de base,  Puis le triangle s’épanouit vers le haut en 16 bandes horizontales qui viennent croiser 7 colonnes. Ces dernières convergent vers le haut du triangle et se matérialisent en rayons dont la base est plus large que le sommet. Les bandes horizontales sont délimitées par de fines lignes blanches parallèles agrémentées à leurs extrémités de trois petits motifs qui rappellent la lettre o.  

La pyramide rappelle également un nuancier chromatique. A l’intérieur du triangle, 6 colonnes constituent un dégradé de couleurs semblable à un arc-en-ciel.  À gauche : les rayons forment un dégradé de tons chauds. De l’extérieur vers le centre du triangle on aperçoit 3 colonnes colorées : rouge, orange et jaune.  À droite : les rayons forment un dégradé de tons froids. De l’extérieur vers le centre du triangle on aperçoit 3 colonnes de couleurs : violet, turquoise et bleue.   Les 6 couleurs des 6 rayons s’éclaircissent vers le sommet. On passe ainsi d’un arc-en-ciel de couleurs sombres dans la partie basse du tableau à des nuances plus douces et pastel en haut du triangle. Les 6 colonnes verticales sont séparées par un rayon central particulier.  Il est composé d’une superposition d’ovales striés de lignes vertes et dorées. Chaque ovale est cerné d’une couleur changeante, tantôt chaude, tantôt froide. 

D’ailleurs, si on revient au grand triangle, il est lui-même cerné de couleur différente sur chacun de ses côtés : jaune à gauche, bleu à droite, rose en bas. Enfin, tout en haut de la pyramide se trouve un petit triangle brun, bordé de blanc. En son centre flotte un tout petit ovale doré. Tous ces détails démontrent la complexité chromatique de l’œuvre. 

Derrière le sommet de la pyramide apparaît le disque céleste dont la partie supérieure est hors champ. Cette forme géométrique est constituée de 3 cercles concentriques. Le centre est un grand disque de couleur or, pas tout à fait uniforme.  Tout autour de ce centre doré, et sur un fond vert, une couronne de pointes et de triangles acérés forment comme des rayons solaires. Leurs couleurs alternent entre le jaune et un dégradé de bleu et rose. Enfin, l’ensemble du disque est ceinturé par une large bande de couleur bleu.  

Hilma af Klint est une artiste suédoise du début du XXe siècle à l’oeuvre particulièrement singulière. Elle naît à Stockholm en 1862 dans une famille d’officiers de marine où les sciences, les mathématiques et l’éducation artistique sont appréciées. Elle commence sa formation à l’école d’arts appliqués de Stockholm, développant ses compétences dans le dessin technique et industriel, avant de faire son entrée à l’Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm en 1882. Ses œuvres exposées sont figuratives, essentiellement consacrées aux portraits et aux paysages naturalistes mais dans une veine postimpressionniste. Elle travaille aussi pendant un temps comme illustratrice à l’Institut de médecine vétérinaire. 

Mais parallèlement à cette pratique, Hilma af Klint développe une toute autre approche picturale. Passionnée depuis longtemps par le spiritisme, elle fonde avec 4 autres artistes un groupe spirite nommé “Les Cinq” (De fem en suédois). Leurs séances visent à entrer en communication avec des esprits supérieurs qu’elles appellent “Grands Maîtres”. Ces contacts donnent naissance à des dessins automatiques guidés par les esprits et souvent collectifs. Af Klint s’inscrit aussi à la société de théosophie de Stockholm. Suite à une séance, elle pense avoir été directement contactée par l’un des Grands Maîtres qui lui commande la réalisation d’une série de peintures pour un projet de temple. 

Af Klint réalise plusieurs séries de peintures pour ce futur “temple” réparties sur de nombreuses années et parfois en collaboration avec ses collègues. Au total 193 oeuvres constituent un ensemble éclectique et original. Car les peintures de af Klint sont majoritairement abstraites. Dans la série Chaos originel le motif de l’escargot sert à montrer une forme de gestation allant du chaos originel vers l’évolution de l’espèce humaine. La série Les Dix plus grands mêlent des motifs floraux à des symboles abstraits. Ses couleurs acidulées préfigurent l’époque psychédélique et les oeuvres se veulent une synthèse complexe entre la spiritualité, la sexualité, l’esprit et la matière. 

En 1915, elle clôt l’ensemble des peintures du temple par un triptyque qui évoque les retables chrétiens des églises. Les trois panneaux présentent des formes dorées réalisées à la feuille d’or. Le tableau précédemment décrit est la première toile du triptyque. La grande pyramide chromatique s’élève vers un globe solaire. La rigueur géométrique et la symétrie parfaite de l’œuvre lui confèrent un caractère sacré et mystique. Le contraste absolu entre le fond noir d’encre et la luminosité vibrante des couleurs (particulièrement l’or et les dégradés chromatiques) donne l’impression que la structure flotte dans le vide de l’espace ou qu’elle émane d’une dimension spirituelle invisible. Il s’agit d’un symbolisme assez clair où les forces fondamentales représentées par les 7 rayons colorés convergent vers le ciel. Le nuancier coloré rappelle les ouvrages scientifiques sur la décomposition de la lumière lus par af Klint. Mais leur interprétation est plus ésotérique. Le deuxième panneau du retable inverse le sens de la pyramide qui n’est plus multicolore mais principalement noire. Dans cette toile, le disque solaire est entouré de spirales et le triangle pointe vers le sol. Enfin, le troisième panneau est essentiellement constitué d’un disque d’or d’où émergent des rayons multicolores. La signification générale du retable résume toutes les recherches de Hilma af Klint et montre comment l’humanité peut accéder au monde supérieur. Pour cela il faut descendre dans les profondeurs de la condition terrestre avant de s’élever vers le ciel. 

Après 1916, Hilma af Klint ne produit plus vraiment d’oeuvres en tant que médium mais sa production reste emprunte de spiritualité. Elle réfléchit à la construction d’un sanctuaire qui abriterait ses séries de peintures. Mais en 1932, elle indique dans ses notes ne pas vouloir que ses oeuvres abstraites soient exposées de son vivant et préfère que l’on attende 20 ans après sa mort pour dévoiler au monde ce projet. Elle pense que le public n’est pas prêt pour cet art mais documente son travail pour les générations futures.  

Depuis les années 1980, son oeuvre prolifique (environ 1200 toiles et dessins) et ses écrits sont progressivement redécouverts. Les peintures du temple sont également devenues des jalons importants de l’histoire de l’art et redéfinissent fondamentalement la chronologie de l’abstraction telle qu’elle était jusqu’ici envisagée. 

L’oeuvre présentée est le panneau n°1 du retable de la Série des Peintures du Temple de Hilma af Klint. Réalisée en 1915, il s’agit d’une huile sur toile avec des ajouts de feuilles d’or mesurant  2,37 m par 1,79 m. L’oeuvre appartient  à la Hilma af Klint Foundation de Stockholm. 

Ce podcast a été produit par les Têtes renversantes en juillet 2026 

Texte : Diane Gouard et Julie Legrand 

Voix Diane Gouard 

Musique : Gnossienne de Erik Satie 

Merci de nous avoir écouté et à bientôt.