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L’œuvre prend place dans un paysage à la fois naturel et industriel et sur les deux piliers en béton d’un pont autoroutier qui traverse la Seine. Les deux piliers d’une vingtaine de mètres de hauteur sont ornés de peintures murales réalistes représentant une végétation aquatique luxuriante formant un diptyque qui longe le fleuve.  
En effet, un spectaculaire viaduc de béton à deux voies traverse le fleuve dont les berges sont en partie naturelles et arborées. Au loin, sur l’autre berge, se devinent des containers et des bâtiments métalliques. Seules deux piles verticales de ce pont projeté au-dessus de la Seine ont été investies par l’artiste. Le pilier de gauche présente une surface légèrement incurvée alors que le pilier de droite est plus plat mais présente un décroché en creux dans sa partie centrale. Quoiqu’il en soit, c’est sur ces surfaces atypiques, à l’ombre du pont, qu’ont été réalisées deux grandes peintures murales. 
Les deux œuvres se lisent comme un diptyque, c’est-à-dire qu’elles fonctionnent ensemble. Chacune propose une vision d’un monde subaquatique et végétal dans une palette de couleurs similaire où les verts dominent. Le cadrage est serré et le point de vue est original puisque les paysages aquatiques sont vus par-dessous, en contre-plongée. Ils donnent ainsi l’impression au spectateur d’observer les plantes et la surface de l’eau depuis le fond de l’eau. Les clapotis réels de la Seine toute proche, renforcent cette immersion. 
Sur le pilier gauche, de longues tiges fines et verticales de nénuphars s’élancent vers le haut pour déployer leurs larges feuilles rondes en surface. La partie inférieure de la peinture est sombre mais baignée d’une clarté diffuse qui fait ressortir le vert acidulé, presque fluorescent, des profondeurs aquatiques. Les formes sont plus nettes sur la partie supérieure de l’œuvre. On y distingue les ondulations pleines de reflets de l’eau et les feuilles s’étalant à la surface. Les teintes vertes des plantes se mêlent aux bleus du ciel aperçu à travers la transparence de l’eau.  
Sur le pilier droit, la surface est saturée d’une multitude de feuilles rondes et vertes, serrées les unes contre les autres. Un enchevêtrement complexe de branches et de tiges sombres se découpe en contre-jour à travers le feuillage, créant des zones d’ombre très denses et graphiques. 
La sensation de verticalité est moins présente que sur la peinture de gauche et la surface de l’eau est moins visible. Seul un fragment de bleu se perçoit dans le coin supérieur gauche. Cependant, la lumière traverse les feuillages qui deviennent vert clair ou presque jaune. 
De loin, les images semblent très réalistes. De près, la touche, la manière d’appliquer la peinture sur le support, est plus floue, mobile et les traces de pinceau sont visibles. Cette fragmentation amplifie les effets de reflets et la sensation de regarder un paysage sous l’eau. Le spectateur est immergé dans cette ambiance aquatique dont la vibration lumineuse des verts contraste avec le béton brut du pont. 
 

Dans les années 1870, Claude Monet et ses amis impressionnistes posèrent leurs chevalets à Argenteuil. Ils s’installèrent particulièrement sur le chemin de halage, à proximité de la Seine, pour capturer les reflets changeants du fleuve mais aussi la modernité d’une ville desservie par le chemin de fer.  Ce mélange entre éléments naturels et industriels est toujours très présent et l’autoroute A15 traverse maintenant le fleuve grâce à un spectaculaire viaduc de béton. C’est précisément pour intervenir sur les piles massives du pont, à l’occasion d’un projet de réaménagement des berges, que l’artiste Rouge Hartley a été choisie. Son œuvre est une commande de la ville qui vise à faire revivre l’héritage impressionniste dans les lieux qui lui sont associés.   
Née en Allemagne et formée à l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux, Jessica Hartley est une figure singulière du muralisme contemporain. A contre-courant de l’enseignement et des tendances, elle adopte très tôt une pratique picturale figurative assez classique inspirée par les maîtres du XIXe siècle comme Manet. Pour échapper aux injonctions institutionnelles et toucher le public, elle commence à peindre dans l’espace public. Pour peindre les formats monumentaux de la rue, elle adapte aussi ses outils. Les pinceaux et les rouleaux sont ainsi fixés au bout de longues perches et l’artiste se déplace en hauteur à bord d’une nacelle. La rue devient le terrain privilégié de son travail figuratif, de ses narrations et de ses engagements. Son nom d’artiste, Rouge, comme la couleur, est simple, facile à comprendre mais aussi multiple. Il traduit son envie de rendre son art accessible.  
Son œuvre est cependant exigeante. Le travail préparatoire constitue une partie importante de son univers. Elle consacre du temps à l’exploration du contexte, à l’observation du site, à la prise de clichés photographiques et à l’élaboration de récits. Pour l’œuvre d’Argenteuil, la dimension in-situ et la référence à l’impressionnisme ont inspiré le sujet, les proportions et le point de vue. Ainsi, les nénuphars représentés sont une allusion directe à la grande série des nymphéas de Monet. Mais puisque le support est sous un immense pont, sur deux formats verticaux, le point de vue est en contre-plongée, exploitant la posture du spectateur, obligé de lever les yeux au ciel. Quant à la taille des tiges des nénuphars, elles sont déterminées par la hauteur des arbres environnants. Le titre, Héliotropes, évoque les plantes qui se tournent vers le soleil. Dans cette œuvre, c’est le regard du spectateur qui devient héliotrope. Là où Monet peignait la surface de l’eau et ses reflets avec un point de vue frontal ou par-dessus, Rouge propose de plonger sous l’eau pour observer le monde depuis le fond du bassin. Les tiges des nénuphars s’élancent comme des colonnes végétales vers la lumière qui perce la surface, transformant le dessous du pont en un sanctuaire subaquatique.  
L’œuvre présentée a été réalisée en 2025 par Rouge Hartley. Elle s’intitule Héliotropes et c’est une peinture acrylique sur béton Le pilier gauche mesure 20,45 x 11,90 m, le pilier droit mesure 21,80 x 9,30 m. L’ensemble se trouve sur le chemin de halage, sous le viaduc de Gennevilliers à Argenteuil. 
 
 
Ce podcast a été produit par les Têtes renversantes en août 2026 
Texte : Diane Gouard et Julie Legrand 
Voix Diane Gouard 
Musique : 3vs4 de Bakakaï 
 
 
Merci de nous avoir écouté et à bientôt.